Propos recueillis par Tanja Schreiner

 

Comment vous est venue l’idée de créer la marque de bijoux Ohiri ?

Petite, j’étais très manuelle, j’ai toujours aimé dessiner, soit des vêtements, soit des bijoux. Je m’amusais à démonter les bijoux de ma mère et à les refaire. Quand j’avais onze ans, nous sommes allés à un mariage traditionnel en Côte d’Ivoire. J’ai été émerveillée en voyant les gens porter des bijoux Akan, très massifs et imposants, et de très belles tenues Akan. C’est à partir de ce moment-là, que j’ai commencé à m’intéresser à la culture Akan. J’ai la chance d’avoir des parents très portés sur la culture, qui m’ont fait découvrir celle-ci. Créer ma propre marque était quelque chose que j’avais envie de faire depuis toute petite. J’ai commencé à acheter des perles Akan sur les marchés et à me fabriquer des colliers. À l’époque, tous les membres de ma famille étaient obligés d’acheter mes bijoux. Quand je suis rentrée à Abidjan quelques années plus tard, j’ai retrouvé un bijou de ma mère que j’avais cassé et j’ai commencé à chercher des artisans pour le réparer. À Adjamé [quartier d’Abidjan] je suis tombée sur Clément et Hervé, deux artisans qui fabriquent des bijoux Akan et qui ont su me le fixer. En 2011, on a commencé à travailler ensemble. Moi, je dessinais et faisais le montage des bijoux, et, eux, les pièces. En 2014, j’ai décidé d’arrêter de travailler dans l’environnement et de me consacrer à 100 % à Ohiri. Ce qui m’intéresse, c’est de comprendre l’art du bijou dans les cultures anciennes et de le transposer à un environnement plus contemporain avec toutes les influences que j’ai autour de moi.

 

Que signifie le nom Ohiri ?

Ohiri en bété – qui est une ethnie de l’ouest de la Côte d’Ivoire, dont je suis originaire – veut dire « qui a pris le temps de mûrir », « qui est en train d’arriver à maturité ». Cela correspond tout à fait à mon projet en constante évolution. En plus, c’est le prénom de ma mère, donc c’était aussi dans l’idée de l’avoir toujours à mes côtés.

 

Pourriez-vous en dire plus sur votre processus de production ?

Je pars sur un thème de la culture Akan, un point qui m’intrigue, et me laisse rêveuse. La dernière collection portait par exemple sur les stries Akan. J’ai fait des recherches dans des livres, et demandé à des villageois pour comprendre ce qu’elles signifient. Ce que je trouve intéressant avec ce peuple, c’est que, malgré qu’ils aient eu beaucoup d’influences, la culture Akan a su se moderniser en gardant son essence. Les Akan ont beaucoup été influencés par les différentes conquêtes et guerres. Il y a aussi eu des guerres entre les peuples, on peut distinguer ces derniers dans leur manière de s’exprimer artistiquement. Dans les bijoux Akan, le métal principal est l’or, mais l’argent et le bois apparaissent également. L’or a un lien avec le divin, ou plus exactement un lien avec le soleil qui est la représentation du divin. Les Akan sont animistes, il y a donc beaucoup d’associations avec la faune et la flore. Mon idée consiste à piocher dans ce qu’ils ont et à l’intégrer dans un milieu contemporain.

 

Ohiri Lines Campaign © Mehdi Sefrioui

 

Sur quels sujets principaux portent vos différentes collections ?

J’ai réalisé ma collection permanente de 2011 à 2013. Pour celle-ci, on a créé un symbole Akan que tous mes bijoux portent aujourd’hui. Celle d’après était une collection plexiglas et en vermeil. L’idée était d’associer ces deux matériaux pour jouer avec le côté brillant du laiton et le côté transparent du plexiglas. On a choisi des formes géométriques, puisque chez les Akan il y a beaucoup de symboles qui partent toujours de formes primaires. La dernière collection était sur les stries. Les stries Akan, en fonction de leur position, ont un sens particulier, mais elles sont aussi la signature de l’artisan. En réfléchissant à comment sortir les stries de leur contexte j’en suis venue à l’idée du bijou de corps, comme par exemple des bijoux de bouche ou de genoux. Pour la prochaine collection, qui sera présentée en septembre et sortira officiellement en mars prochain, je suis partie sur le crocodile. J’ai sorti le crocodile de son contexte pour voir comment je pouvais jouer avec lui sur les bijoux. C’est donc à chaque fois un objet que j’ai sorti de son contexte, que j’essaie d’adapter et de voir comment je peux le faire bouger sur le corps.

 

Combien de temps travaillez-vous sur un bijou ?

Cela dépend. Sur toutes mes pièces, les perles Akan sont réalisées par Clément et Hervé. Le temps de la production de la perle Akan – du moulage au démoulage, en passant par le séchage, en fonction de la taille – prend environ trois jours. Il y a des bijoux que je peux monter en moins d’une heure car j’en ai une idée précise dans ma tête. Après, il y a des bijoux qui sont très complexes, comme les bijoux de corps. Entre nos dessins, la réalisation de la perle, le montage et les ajustements, on peut facilement en avoir pour deux semaines par pièce.

 

Comment avez-vous réussi financièrement à faire de votre passion un métier ?

En tant qu’auto-entrepreneur le début est toujours un peu compliqué. J’ai intégré en 2015 les Maisons de Mode à Lille qui est un incubateur pour les jeunes créateurs dans le domaine de la mode. Ils nous accompagnent dans le développement de notre marque. C’est intéressant de voir que finalement, on a tous un peu les mêmes problématiques. Quand on travaille tout seul chez soi, il y a des moments où l’on risque de perdre en motivation parce qu’on rencontre des difficultés. Être accompagnée dans ce genre de situations et pouvoir parler avec d’autres entrepreneurs me motive à continuer mon projet. Quand on est passionné par son projet, on trouve toujours une solution pour le financer. À titre personnel, étant de formation chargée de projet et auditrice en environnement, je continue par exemple à faire des missions ponctuelles dans ce domaine.

 

Ohiri Lines Campaign © Mehdi Sefrioui

 

Vous animez également des ateliers. Pourriez-vous nous en dire plus ?

Je propose des ateliers aux personnes qui voudraient réaliser des bijoux et j’anime aussi des ateliers avec des enfants dans des écoles. L’idée est de les familiariser avec l’enfilage des perles et les dessins des bijoux et de partager ma passion pour les bijoux. J’aurais bien aimé avoir quelqu’un à Abidjan qui m’apprenne et partage cette passion avec moi.

 

Qui sont vos clients ?

Ma collection est mixte, donc j’ai un peu de tout : des hommes et des femmes de tous âges. J’ai des commandes un peu partout, à Paris où j’ai longtemps été basée, à Lille où j’habite maintenant, à Abidjan et un peu à l’international, comme on livre aussi via commande en ligne.

 

Quelle sera la prochaine étape d’Ohiri ?

J’ai également commencé à travailler avec des artisans en France pour qu’ils apportent leur touche à mon projet. Qu’est-ce qu’ils pourraient apporter de nouveau en termes techniques, en termes de sensibilité, en termes d’esthétique à mes pièces, toujours dans l’idée de m’inspirer de la culture Akan. Je voudrais aller encore plus vers des collaborations avec d’autres artistes qui travaillent sur des thèmes différents et avec d’autres médias. Et enfin, créer aussi des objets et ne pas me limiter aux bijoux seulement.

 

 

© Orphée Noubissi

Biographie

Ayant grandi en Côte d’Ivoire, Akébéhi Kpolo suit des études d’économie et de développement durable en France. Après avoir travaillé durant quelques années dans l’audit environnemental, la jeune ivoirienne, qui a toujours été passionnée par le design, décide de se lancer dans l’entrepreneuriat et crée sa propre marque de bijoux nommée Ohiri. Aujourd’hui, elle vit et travaille à Lille.

Par Rédaction ParisAbidjan le 13 octobre 2017