Par William Bénichou, Conseiller diplomatique au Centre d’étude et de prospective stratégique (CEPS) – France

 

 

 

Les diasporas africaines – une réalité plurielle, un potentiel encore peu valorisé

 

Les diasporas africaines forment une pyramide avec plusieurs strates communautaires : cette vaste mosaïque humaine est un formidable vivier de compétences, talents, expériences, capacités financières, avec le goût d’entreprendre et d’agir, une conscience de la solidarité. Ce qui frappe, c’est une nouvelle vision du monde forgée au contact d’autres peuples, cultures, pratiques sociales, démocratiques et républicaines, codes civiques et éthique. C’est là le meilleur atout au service de l’émergence.

 

Quel est, dès lors, le désir d’Afrique et des Africains de la diaspora ? Si les retours sont largement des « success stories », nombreux sont ceux confrontés à trois difficultés : syndrome du « grand frère » avec la perception ambiguë de celui « diplômé de là-bas » qui revient, en décalage culturel, avec un regard critique sur les pratiques locales. Syndrome « Tati-Vuitton », selon le statut social et le niveau de patrimoine. Syndrome « bureaucratique et logistique » lié aux tracasseries administratives, aux pratiques prédatrices, à l’insécurité. Le retour devient un tourbillon émotionnel, culturel et logistique, un « choc culturel inversé ». Et pour être désirée, l’Afrique doit proposer une véritable politique d’accueil, durablement incitative et sécurisante.

 

Les atouts et contraintes du continent africain – réalités, mythes et défis

 

Le continent représente un ensemble de potentiels dont il convient de relativiser la portée. Sa dynamique démographique d’abord avec 2,5 milliards d’habitants à l’horizon 2060, c’est là une potentielle bombe sociale à retardement. Sa croissance économique ensuite, inégale avec des taux qui s’échelonnent de 3 à 10 % mais également une très faible diversification des économies. Son énorme patrimoine naturel et foncier, mais qui reste fragile, peu valorisé et très convoité. Ses importantes ressources humaines et technologiques d’où émergent des scientifiques, des leaders économiques et des innovateurs, dont beaucoup de femmes et surtout un bouillonnement numérique et des réseaux sociaux. S’y ajoutent encore les gros enjeux énergétiques autour des changements climatiques, des énergies propres et de la conscience écologique, et peut-être plus encore une ambition culturelle grâce à un nouveau regard sur l’Afrique.

 

© Sipa

 

Ces potentiels ne masquent pas toutefois de sérieuses contraintes et préoccupations. Le premier défi est celui du terrorisme, du « péril islamiste » qui impose désormais le couplage sécurité-développement comme nouveau paradigme. Viennent ensuite les fragilités institutionnelles patentes avec leurs coups d’État et guerres civiles aux impacts désastreux, auxquelles s’ajoutent des progrès trop lents de la gouvernance (rigidités administratives, corruption, immaturité de l’état de droit, du système judiciaire et des processus électoraux) ; la faible contribution de la croissance à la réduction de la pauvreté et des inégalités qui tempère l’euphorie autour des classes moyennes, une dette publique relativement faible (50 % du PIB en moyenne), mais souvent de mauvaise qualité ; et, enfin, une intégration régionale poussive et peu efficace avec le bilan mitigé du NEPAD et une Union africaine déconnectée des réalités, atone et inaudible malgré son Agenda 2063.

 

Tout ceci plaide pour un nouveau sursaut de la pensée et des pratiques sociales. Les coupables sont toujours les autres, le succès ne provient pas du travail, celui qui critique est un ennemi, changer les mots change les choses, la honte d’être pauvre et le culte des apparences, la passivité devant l’injustice, pour être modernes il nous faut imiter les autres… De même, l’Afrique semble fâchée avec les chiffres – seule une douzaine de pays disposeraient de statistiques fiables – comme avec le temps, certes différent selon les pays et les sociétés mais qui en Europe nous tyrannise alors qu’en Afrique, et comme le disait un sorcier « L’homme crée toujours le temps dont il a besoin ». Or le temps est un paramètre d’efficacité. La diaspora africaine pourrait donc mettre sa nouvelle vision du monde au service d’une pratique plus rationnelle de la temporalité.

 

Quelles ambitions pour les diasporas africaines ?

 

L’Afrique, de plus en plus attractive de l’intérieur comme de l’extérieur : face à une Amérique moins engagée, la plupart des autres partenaires s’y investissent de plus en plus comme la Chine, le Brésil, l’Inde, le Japon (s’ajoutant à l’Afrique du Sud et au Nigeria), avec un regain d’intérêt de la Turquie, de l’Allemagne et d’Israël (s’ajoutant au Maroc). L’aide française a fortement baissé depuis la réforme de 1998 (multilatéralisation, contraintes budgétaires, dispersion géographique et déliement naïf de l’aide) et son engagement militaire contribue, plus que sa « diplomatie économique », à redorer l’image de la France.

 

© Sipa

 

 

Suivent donc quelques propositions en guise d’ambitions pour les diasporas africaines. Les organisations des diasporas africaines de France pourraient se concerte sur les modalités de désignation de représentants communs au niveau national, afin de prendre toute leur part, notamment à travers les médias et les réseaux sociaux, aux débats sur les grands enjeux de société, du développement de l’Afrique, sur l’avenir du partenariat franco et auro-africain et sur la solidarité des diasporas africaines. La future structure faîtière pourrait, par exemple, prendre le forme d’un Conseil national des Africains de France ou d’une autre dénomination, l’idée étant que les diasporas africaines mettent en synergie leurs compétences et talents afin d’accroître leur audience et leur efficacité. Une fois ce dispositif mis en place, les diasporas africaines pourraient adopter une Charte d’éthique et de citoyenneté et un Plan stratégique de solidarité avec l’Afrique autour, par exemple, d’un socle de cohésion sociale : l’autonomie agricole et alimentaire et la sauvegarde du patrimoine foncier avec un principe d’autonomie « Les Africaines alimentent l’Afrique » ; l’éducation et la formation des jeunes ; l’accès aux soins de santé primaire, au logement, à l’eau, aux énergies propres et aux transports urbains ; et, de manière transversale, en accordant une attention accrue aux rôles de la culture, des femmes, des progrès techniques et de l’innovation (numérique, intelligence artificielle, robotique et big data) et aux impacts des changements climatiques ; enfin, en accompagnant les mutations désormais incontournables : renouveau démocratique, respect des droits fondamentaux, crédibilité des processus électoraux, culture de l’alternance et du résultat, admission des processus d’évaluation.

 

Dans cette perspective, les diasporas pourraient également, et en mobilisant leur épargne, créer des fonds d’investissement à l’instar de ce que vient de décider le « Club Efficience »*, pour cofinancer des projets générateurs d’emplois, accompagner les TPE, PME et l’économie participative, créer des effets de levier et enclencher des processus vertueux. Ces fonds pourraient contribuer aussi, et en complément des aides légitimes aux familles, à décloisonner la solidarité en complétant le système actuel qui conduit les Africains de France à privilégier leurs pays d’origine.

 

Afro-optimistes, afro-pessimistes ou afro-réalistes, face aux bouleversements actuels du monde et aux attentes du continent, les diasporas ont des responsabilités à assumer, des défis à relever, des intelligences à mobiliser et une vision du monde à apporter ; c’est ainsi qu’elles prendront toute leur part dans cet immense chantier pour l’émergence et la cohésion sociale.

 

 

 

Article publié précédemment dans Prospective Stratégie, La revue internationale du CEPS, n° 46, été 2017

 

 

 

*Le Club Efficience est une des organisations représentatives des diasporas africaines, cercle de réflexion et d’initiative européen, créé en 2008 en France pour développer des synergies socioprofessionnelles. Il organise régulièrement des débats, voyages d’affaires et forums. Il vient, en outre, de lancer la création d’un fonds d’investissement en faveur du développement de l’Afrique.

 

Par Rédaction ParisAbidjan le 20 mars 2018