Propos recueillis par Tanja Schreiner

 

 

Vous avez récemment animé une conférence à l’université de Douala autour des enjeux de la communication en Afrique à l’âge de la globalisation. Quels sont ces enjeux ?

Les enjeux sont essentiels : comment faire cohabiter à la fois les standardisations de la mondialisation et l’obligation de tenir compte des styles et des identités culturelles ? La publicité africaine est intéressante de ce point de vue, parce que pour le moment elle est trop pro-occidentale. En revanche quand on regarde des clips et certains films, on s’aperçoit que malgré cette occidentalisation, il y a quand même des marqueurs du style africain qui permettent de voir que nous ne sommes ni en Europe ni en Amérique Latine. Il faut quand même comprendre que l’imaginaire des peuples et leurs représentations ne sont pas celles de l’Occident. Donc ce qui se joue en Afrique, dans la publicité et dans la communication, vaut pour les autres continents.

 

 

Aujourd’hui quelles sont les différences entre la communication des jeunes en Afrique et celle des jeunes en Europe ?

À mon avis, la jeunesse africaine est très douée dans la danse, la musique et le chant et elle est en train de s’y imposer progressivement. La mondialisation de la musique est tout à fait capable de gérer les différences culturelles. C’est d’ailleurs pour le moment l’industrie mondiale la plus souple et la plus respectueuse des diverses identités culturelles. Elle ne le fait pas par altruisme, elle le fait parce que c’est un marché. Ce respect, on devrait pouvoir l’appliquer à des modes de pensées. On veut bien vendre de la gastronomie ou de la danse identitaire, mais lorsqu’il s’agit d’un mode de pensée, ce qui est d’ailleurs le plus important, il n’y a pas de respect des différences ! Je pense que puisque les industries mondiales sont capables d’intégrer la différence culturelle, il faudrait que ce soit la même chose pour la finance, l’économie, la technique etc. Pour l’instant, on en est loin.

 

 

Selon vous, les technologies de l’information et de la communication (TIC) peuvent-elles servir de levier au développement ou accroissent-elles plutôt les inégalités existantes en Afrique ?

En Afrique comme ailleurs, tout le monde veut accéder à Internet. Par conséquent le rêve de presque tout le monde, c’est 7,5 milliards d’internautes. Chacun rêve de rattraper les pays riches, de ne pas être distancé. Selon moi, oui, les TIC peuvent être des leviers de développement autant qu’ils ne le peuvent pas. Ces TIC véhiculent évidemment des modes de pensées, des représentations de stéréotypes qui sont marqués par la culture occidentale. Mais à vouloir rattraper la culture occidentale, on risque effectivement de provoquer une relativisation ou un oubli des styles et des identités. Il faudrait que les TIC, pas seulement pour les langues, mais aussi pour les styles, les approches etc., soient capables d’élargir le spectre de représentation et d’argumentation. Hélas, ce n’est pas ce qui se joue actuellement, parce que tout le monde veut être moderne et occidental. Tout le monde veut être américain, c’est une trahison culturelle gigantesque. Par conséquent, il faudrait que les pouvoirs politiques et économiques acceptent cette volonté de rattraper les pays riches, mais à condition de construire un rapport de force qui soit favorable à leurs pays. Au sein des GAFA – les entreprises les plus puissantes du web, Google, Apple, Facebook, Amazon – pour l’instant, ce n’est pas cette tendance qui domine. Pour que les GAFA réussissent un jour à s’adapter à ça, il faut qu’ils soient capables de comprendre que les autres cultures, styles et manières de penser sont aussi riches et dignes d’intérêt que le mode de pensée occidental.

 

 

Certains auteurs considèrent les TIC comme des liberation technologies, qui donnent la possibilité aux citoyens d’exprimer leur opinion, d’organiser des manifestations ou d’affronter des gouvernements autocratiques. Partagez-vous cet avis ?

Non, je ne suis pas d’accord. C’est un argument de publicité, mais ça plait à tout le monde parce qu’on a le sentiment que c’est de l’émancipation. Aucune technologie ne peut libérer l’Homme. Elles l’ont même plutôt asservi. Elles fascinent à cause de la possibilité de production et de distribution rapide et à cause du libre accès. Mais ce n’est pas parce que tout le monde peut produire des informations, s’exprimer, accéder aux bases de données que c’est une libération. Il existera toujours des inégalités économiques, sociales et surtout culturelles. En plus, ce sont les GAFA qui disent que c’est une libération et en même temps, ce sont eux qui ont tout le contrôle politique et financier. Pour que les TIC soient de véritables facteurs de liberté, il faudrait que les GAFA disparaissent et qu’il y ait des industries nationales ou régionales qui prennent le relai. Cette poignée d’entreprises contrôle toutes les informations publiques et privées. Le sentiment de liberté qu’on peut ressentir n’a rien à voir avec la réalité de la liberté. Ce n’est pas parce qu’on accède à Wikipédia ou qu’on envoie un message sur Facebook qu’on est libre.

 

 

Quels rôles les TIC jouent-elles dans la politique en Afrique ?

Les TIC agissent sur plusieurs axes. Le plus puissant et le plus angoissant, est que les Etats africains se disent que la solution des TIC c’est l’avenir. Puisque l’Occident affirme que c’est l’avenir, il faut également que l’Afrique se dise que c’est l’avenir. Et ils font en sorte d’être de se hisser au niveau de l’Occident en termes technologiques. Mais ils perdent leur âme. Ils ont besoin d’une politique industrielle pour les TIC et il faut absolument qu’ils conservent leurs cadres de pensées. Pour le moment, la modernisation est le seul mot d’ordre et ça c’est grave. Il faut espérer que les nouvelles générations, quand il y aura encore plus de TIC, restructureront complètement ces technologies pour que ça corresponde à leur vision du monde. La mondialisation ne réussira pas avec une seule langue – l’anglais – et un seul mode de pensée – occidental. C’est ce que le monde entier pense aujourd’hui et c’est une vision trop restreinte.

 

 

© Sipa

 

 

Vous avez récemment publié le livre Pape François. Rencontres avec Dominique Wolton. En Afrique, 50 % des habitants sont chrétiens et 20 % catholiques. Quel lien y a-t-il aujourd’hui entre la politique et les religions en Afrique ?

Depuis toujours, la religion fait de la politique. Quand les missionnaires sont partis conquérir les continents, leur accueil s’est parfois fait de manière pacifique, parfois de manière tragique. Ce qui est sûr, c’est que l’Eglise est, d’une certaine manière, plus attentive à la diversité culturelle que la plupart des forces politiques ou économiques. En Afrique, ainsi qu’en Asie et en Amérique Latine, l’Eglise respecte davantage la diversité culturelle. Chacun prie dans sa langue. C’est la seule institution mondiale qui reconnait cette différence. L’Eglise catholique est plus à l’écoute des revendications théologiques extérieures à elle. Mais la capacité d’adaptation de l’Eglise catholique a des limites. Une question se pose alors. Comment concilier l’inévitable occidentalisme de l’Eglise catholique avec son caractère universel ? C’est un débat de fond sur la théologie, sur le droit canon et sur la liturgie entre autres. Mais la question vaut aussi pour les autres religions.

 

 

Selon vous, le pape François est-il plus proche de l’Afrique que ses prédécesseurs ?

Oui, pour la raison élémentaire qu’il ne vient pas d’Europe, mais d’Amérique Latine. Il comprend donc mieux tout ce qui est différent de l’Europe. Il apprécie particulièrement ce qu’il appelle “les Eglises jeunes”. La faiblesse de l’Europe est que ses Eglises sont plus âgées. La force de l’Asie, de l’Amérique Latine ou de l’Afrique tient au fait que leurs Eglises sont plus jeunes, plus enthousiastes, plus innovantes. Il a tendance à penser que pour que l’Eglise catholique soit vraiment universelle, ce qui est sa définition, elle doit accepter de changer les liturgies, de se moderniser. Le pape est très attentif à cela. Au sein de l’Eglise africaine, il y a des conflits théologiques radicaux. En effet, elle est très conservatrice par rapport au Vatican. L’Eglise catholique va être une des premières forces mondiales directement confrontées à la question de la diversité culturelle. Un jour viendra où ce sera la même chose pour l’ONU, le fond monétaire international, le PNUD etc. Pour le moment, la mondialisation s’appuie sur le modèle occidental lorsqu’il s’agit de standardisation des mentalités, des comportements et des raisonnements. Si nous ne sommes pas suffisamment attentifs au respect des différences culturelles, celles-ci se manifesteront violemment et on risque d’être face à une mondialisation qui tourne au conflit. La mondialisation pourra être un facteur d’émancipation politique seulement si on est capable de gérer la diversité culturelle.

 

 

Le pape a-t-il donné des recommandations sur les relations entre l’Europe et l’Afrique pour les années à venir ?

Oui. L’essentiel est de tendre la main, de construire des ponts, de casser les murs, c’est-à-dire faire un effort de compréhension ce qui renvoie comme toujours à la communication. La communication passe par des contacts humains et cela prend du temps. Il faut du temps pour comprendre l’autre. Cela est très difficile à accepter dans le monde moderne qui lui ne vit que dans la vitesse. Il faut conserver les différences culturelles, théologiques et philosophiques ainsi que les valeurs fondamentales. Sans cela, demain, il y aura la guerre. Et même si cela prend du temps et demande de l’énergie, il faut apprendre à cohabiter.

 

 

 

Biographie

Licencié en droit et docteur en sociologie, Dominique Wolton est directeur de recherche au Centre National de la Recherche Scientifique (CNRS), où il a fondé en 2007 l’Institut des Sciences de la Communication (ISCC). Il est l’auteur d’une trentaine d’ouvrages, dont Pape François. Rencontres avec Dominique Wolton, premier livre dans lequel le pape lui-même donne sa vision de la politique et de la société, paru en septembre 2017 aux Éditions de l’Observatoire.

 

Par Rédaction ParisAbidjan le 20 mars 2018