Propos recueillis par Tanja Schreiner

 

 

Le CEPS a constitué un espace de réflexion régional, basé à Abidjan, le Club Ubuntu. Pourriez-vous nous dire plus sur ce club et ses objectifs ?

Plus d’une centaine de nos membres vivent en Afrique et un certain nombre en Côte d’Ivoire. Ce club est né de la volonté de ses membres en Côte d’Ivoire de mener une réflexion de manière régionale. Nous avons décidé d’aller plus loin et de créer une structure juridique qui s’appelle Club Ubuntu, qui a pour vocation d’organiser des rencontres sur des thèmes d’intérêt généraux pouvant être financiers, industriels ou sociétaux. Il s’agit de fournir des briques d’analyse pour essayer d’aboutir à une culture « d’émergence » en Afrique de l’Ouest. Nous avons souhaité que ce club puisse s’établir à Abidjan, dans la mesure où nous considérons que c’est la capitale par excellence du développement d’Afrique de l’Ouest. “Ubuntu” signifie “culture de la paix”. Nos actions de réflexion sont orientées vers cette culture de la paix. Nous fournissons des outils d’analyse, d’appréciation des enjeux pour faire en sorte que des liens économiques et sociaux puissent être tissés entre des individus pour essayer de progresser.

 

 

Prochainement, ce club va organiser à Abidjan une conférence autour de l’Afrique et de ses talents. Justement, que fait l’Afrique de ses talents ?

Cela fait partie d’une longue réflexion que nous avons mené. Nous avons publié un numéro spécial de notre revue consacré intégralement à l’Afrique. Ce numéro a traité tous les grands sujets, la sécurité, l’énergie, l’urbanisme, de santé, l’éducation, la formation ou la gouvernance. Nous avons souhaité qu’il y ait une très grande diversité de nationalités et de représentations de la société politique et civile. Nous avons donc mobilisé plus d’une quarantaine d’auteurs de 17 nationalités différentes, majoritairement africaines. Cette publication est tout simplement un appel au développement économique, à la cohésion sociale, à répondre à ce qui nous paraît fondamental : créer des structures de paix, un environnement socio-économique serein pour que la jeunesse puisse s’établir et relever les défis futurs.

 

 

65 % de la population africaine a moins de 35 ans, et à terme, les États, les entreprises et les organisations internationales ne pourront plus résoudre le défi de l’emploi de cette jeunesse. Comment répondre à cette problématique d’éducation et de formation en Afrique ?

Globalement, l’Afrique est assez peu industrialisée. L’économie informelle représente en général 80 % en Afrique. Et puis on a cette surabondance de la jeunesse, qui est une richesse, mais aussi une bombe à retardement car on ne pourra répondre à ce défi que si on crée des emplois et diversifie l’activité économique. Le combat à mener est celui de la bonne santé, et bien sûr, celui de la bonne formation. C’est-à-dire, former les jeunes à de vrais emplois qui répondent à de vrais besoins des États et des structures économiques et administratives. Actuellement, la majorité des étudiants est orientée vers les sciences sociales, la littérature ou autre. Ce sont des domaines certainement intéressants, mais qui ne répondent pas aux vraies attentes de création économique. Il faut relever le défi de l’économie et de l’entrepreneuriat. Et inciter la jeunesse à créer des emplois, car en étant créateur, on tisse des liens de sociabilité. S’il y a beaucoup d’entrepreneurs, il y aura l’émergence d’une classe moyenne. Et la classe moyenne, c’est la stabilité politique et économique.

 

 

Dans la dernière revue du CEPS vous parlez du désintérêt massif de la jeune élite formée à l’étranger. D’où vient ce désintérêt et comment pourrait-on y remédier ?

Il y a des soutiens financiers, que ce soit par des particuliers ou les États, qui distinguent des jeunes talentueux et les envoient continuer leurs études à l’étranger. Pourtant, globalement, assez peu reviennent. La première raison est qu’ils peuvent trouver des emplois au Canada ou en Europe, où il y a un bon niveau de vie et des opportunités. Le deuxième élément est que ces jeunes, qui ont une très bonne formation, se disent qu’ils ont peu de place dans l’univers social et économique africain. Ils se sentent surdimensionné, surdiplômé par rapport à ce qu’on peut leur offrir sur place. Et puis il y a le troisième aspect, que l’on a l’habitude d’occulter, le regard porté par ceux qui sont restés, et qui regardent avec réticence ces jeunes qui reviennent. Il y a un malaise qui s’établit. À l’excellence de la formation, il faudra ajouter la quiétude du retour.

 

© Yann Demont/www.yanndemont.com

 

Le CEPS a co-organisé, en Côte d’Ivoire en 2012, le premier Forum international de réflexion sur la culture de la paix. Où en est-on aujourd’hui en Afrique, et notamment en Côte d’Ivoire, en termes d’éducation à la culture de la paix ?

Depuis quelques années, notamment à Abidjan, on a vu des infrastructures se développer. Avoir des infrastructures dignes de ce nom est primordial pour que l’activité économique se développe. Le deuxième point est qu’on a vu un certain nombre de jeunes ivoiriens revenir parce qu’il y avait une diversification et une montée en puissance économique du pays. C’est un signal. Le troisième élément est qu’en Côte d’Ivoire, il y a non seulement une présence forte des Nations Unies et de l’UNESCO, qui contribuent à cette culture de la paix, mais il y a aussi un grand institut pour la paix, le Centre de recherche et d’action pour la paix à Abidjan, qui développe notamment des diplômes sur la culture de la paix. Il y a donc tous les ingrédients pour qu’on rentre dans une culture harmonieuse, dans un contexte de formation, un contexte de développement économique et puis une émergence de jeunes élites.

 

 

Suite à ce forum, vous avez initié le mécanisme de soutien Tremplin. Pourriez-vous nous en dire plus ?

En 2013, nous avons créé avec l’UNESCO ce prix qui vise chaque année à apporter un soutien financier et un accompagnement juridique à de jeunes entrepreneurs en Afrique. C’est dans cet esprit que nous avons remis ce prix en Côte d’Ivoire, en Éthiopie, au Gabon et prochainement au Mali. Chaque année, nous recevons plus d’une centaine de dossiers et nous sélectionnons un à deux participants. Nous souhaitons accompagner ces jeunes dans leurs structures et dans leur évolution économique. À chaque fois, nous essayons de détecter des jeunes qui ont créé une structure gagnante, avec des salariés et qui ait une structure formelle. En Côte d’Ivoire, trois jeunes entrepreneurs ont été récompensés avec ce prix à ce jour. Le premier a été Patrick Ehouman, qui a créé une entreprise consacrée au développement des réseaux sociaux dans les logiciels informatiques et qui a mené à une action à la fois économique et sociétale. Le deuxième a été Armel Koffi, un jeune entrepreneur qui a monté son agence de communication et aussi un site d’éducation à destination des jeunes, permettant aux plus isolés géographiquement d’entres eux d’accéder à une formation en ligne. Et puis un troisième, Achille Agbé, qui a lancé son agence de formation à la culture financière et économique. C’est-à-dire, faire émerger une culture économique de développement.

 

 

Comment voyez-vous le monde du travail en Afrique d’ici 20 ans ? Est-ce qu’il n’y aura que des entrepreneurs ?

Il y aura plusieurs grands défis à relever. D’abord le défi de l’urbanisation. Une urbanisation excessive et mal maîtrisée peut être anxiogène. On peut craindre que dans certains États, la capitale puisse représenter plus des deux tiers de la population. L’abandon des territoires ruraux est un danger. Il est ensuite crucial que ces jeunes créent des activités économiques qui se développent, qui montent dans la chaîne de valeur et qu’ils soient accompagnés par leurs États. À terme, on pourrait assister à une véritable diversification économique. Ce qui est extrêmement important. Et surtout que des relations harmonieuses entre les différents États africains puissent se développer. Actuellement, le commerce intra-européen est de 60 %, le commerce intra-asiatique est de 52 %, mais le commerce intra-africain est seulement de 12 %. Il y a donc un gap qu’il faudra relever avec, sans doute, une harmonisation des développements économiques aux niveaux régionaux.

 

Par Rédaction ParisAbidjan le 20 mars 2018