Par Boualem Aliouat

 

Or, le commerce international n’est aujourd’hui florissant que lorsqu’il bénéficie de la suppression, en tout ou partie, des barrières douanières et des réglementations nationales susceptibles de restreindre l’importation des biens et des services. Parfois, il est même d’autant plus florissant qu’il englobe les mouvements de personnes et de capitaux.

 

Les accords de libre-échange (ALE) sont devenus pléthoriques, aussi bien en Europe, qu’en Asie ou dans les Amériques. Les degrés sont variables, les États tenant avant tout à leur souveraineté économique et fiscale. Mais ces accords impliquent souvent une véritable coordination des politiques macroéconomiques et sectorielles, parfois assorties d’une réelle harmonisation juridique intégrative.

 

Le libre-échange, forme libérale de la coopération économique, est-il la panacée pour l’Afrique qui doit d’abord lutter contre sa dépendance à l’égard des produits primaires aux cours extrêmement volatils ? Jusqu’où ne pas aller trop loin en matière d’ouverture ? Toute la question est de savoir quelle sera la place de l’Afrique, de la souveraineté de ses Etats, dans un concert des nations converti au libre-échange.

 

Menaces sur les balances commerciales

 

La première difficulté est la menace du déséquilibre commercial. En 2017, 80% des pays africains affichent des déficits commerciaux importants [1]. Les premières intégrations en Afrique (COMESA, EAC et SADC en Afrique orientale et australe, CEDEAO ou UEMOA en Afrique de l’Ouest) n’ont pas vraiment amélioré la situation des balances commerciales de ces pays, ni même favorisé l’investissement local. Soulignons que la Côte d’Ivoire avait dès 2007 jugé utile de passer un accord de libre-échange (AEL) avec l’Union européenne en dehors de la CEDEAO.

 

Même si la course au moins-disant social favorise dans l’absolu les pays du sud de la Méditerranée ou de l’Afrique subsaharienne, le problème vient du poids des secteurs productifs locaux dans le réseau du libre-échange. Car l’industrie africaine n’est pas vraiment en mesure de concurrencer sur son propre territoire les industries étrangères, en raison de son manque de capacités installées, d’expérience et de savoir-faire. Ce qui présuppose alors de protéger temporairement les industries émergentes par des subventions locales ciblées. Entre les coûts d’ajustement prohibitifs que peut impliquer le libre-échange et les relations gagnant-gagnant supposées à long terme, les Etats africains sont partagés sur l’union économique et monétaire de leurs espaces commerciaux.

 

Pour se lancer dans un accord de libre-échange, il est utile de mesurer d’une part sa propre capacité de contrôle des comportements opportunistes et d’autre part l’étendue de ses propres capacités d’exportation.

 

Le cas du Maroc est caractéristique. Le pays a conclu un grand nombre d’ALE depuis les années 2000 (Europe, USA, Turquie, AELE) pour améliorer son taux de couverture des importations, mais les retombées n’ont pas toujours été en faveur du Maroc. L’accord conclu avec l’Europe était censé procurer au Maroc un marché de 500 millions de consommateurs, mais le déficit commercial est passé de 13 milliards de dirhams en 2000 à plus de 85 milliards en 2016 pour une très faible augmentation des exportations. La situation a été semblable avec les accords avec les USA et la Turquie. De même, l’accord d’Agadir de libre-échange avec l’Égypte, la Tunisie et la Jordanie (en 2004) a quadruplé le déficit commercial. Toutefois, des milliers d’emplois ont été créés depuis ces accords.

 

Ajoutons, que les aléas climatiques handicapent fortement l’Afrique dans les espaces de libre échange en raison des fortes importations agroalimentaires et de la faible potentialité d’exportation agricole.

 

Les conditions d’une relance à terme

 

Cependant, la réalité du seul déficit commercial peut aussi masquer les signaux d’une véritable relance économique. Si le déficit commercial est lié en partie à l’importation de produits semi-finis et d’intrants de processus de production, comme c’est le cas au Maroc dans l’automobile, l’aéronautique, le textile et l’agroalimentaire, on peut espérer qu’à terme, avec la meilleure compétitivité de ces produits en Europe et dans le monde, l’exportation couvrira davantage les importations, phénomène auquel peut s’ajouter une croissance du taux d’intégration local qui réduira de fait les importations d’intrants

 

Libre-échange et diversification de l’économie sont indissociables pour ne pas tomber dans la spirale infernale des soutiens subventionnaires et des sursauts protectionnistes de patriotisme économique. Ils augmentent les risques des investisseurs et amoindrissent leur confiance dans l’économie imprévisible du pays. C’est le cas de l’Algérie depuis 2009 où les lois de finance successives ne permettent pas d’avoir une visibilité claire et stable sur la politique d’ouverture économique et de diversification de l’économie.

 

Le cas de l’Ethiopie est également intéressant. Face à une situation de domination économique des produits chinois de grande consommation, les PME éthiopiennes ont amélioré la productivité, la conception, la qualité et les délais de livraison de leurs produits, soutenues par l’action protectrice de leur gouvernement qui a instauré une commission de contrôle de la qualité des produits importés et une liste restrictive de produits réservés à l’investissement local.

 

Ces exemples démontrent que les pays africains ne doivent pas concentrer exclusivement leurs investissements sur de grands projets structurants fortement consommateurs de biens d’équipement coûteux (centrales solaires, transports à grande vitesse, infrastructures lourdes), mais davantage encore dans les TPE/PME qui optimisent le coût des appareils productifs.

 

Pour bénéficier au maximum des coopérations économiques avec l’Europe, les Etats-Unis ou la Chine, l’Afrique a besoin d’un libre-échange sous contrôle de ses propres potentialités et opportunités.

 

[1] Sauf la Côte d’Ivoire, l’Angola, le Botswana, le Tchad, les trois Guinée, le Gabon, l’Afrique du Sud et le Swaziland).

Par Rédaction ParisAbidjan le 14 septembre 2017